Question de perception

    Comme vous, je suis confiné et malgré la réouverture progressive je limite mes sorties à l’essentiel. Depuis le début de cette pandémie, j’ai utilisé la vidéoconférence pour travailler, me divertir, apprendre. C'est cette semaine le sujet de mon histoire.

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    Sur sa chaise de bureau au dossier incliné à l’horizontale, Marlin regardait son plafond. Il prenait une pause introspective, le volume de l’ordinateur coupé. Il expérimentait depuis une semaine une inquiétude grandissante. C’était pour lui une sensation inhabituelle. 
    Bien avant que le télétravail par vidéoconférence ne soit devenu une nécessité, il existait ainsi. Son emploi lui offrait la possibilité d’interagir à distance et dans ses temps libres il s’investissait dans des jeux collaboratifs complexes. La livraison de sa nourriture et des objets de consommation usuels était programmée et se déroulait sans accrocs. L’extérieur de son appartement avec son air contaminé, son soleil cancérigène, ses pluies acides justifiait amplement son ermitage. 
    Une vignette attira son regard pendant une réunion en ligne. Le cerveau humain cherche constamment des motifs, des répétitions traitables automatiquement. C’est ainsi que Marlin repéra la boucle vidéo de Charlène_trad. Il interrogea la liste des participants, examina l’historique des messages, consulta son profil. Tout correspondait, Charlène était une traductrice exemplaire qui livrait son travail sans retard injustifié. Elle publiait régulièrement sur les différents réseaux sociaux, elle partageait du contenu pour amuser les collègues. Rien n’expliquait la boucle de trois minutes de la vidéo. 
    Marlin ne s’éternisa pas outre mesure sur cet évènement, car la réunion se poursuivait. Le lendemain, dans un cinq à sept virtuel, il remarqua parmi les vignettes, trois qui affichaient une boucle plus ou moins subtile de 30 secondes à 5 minutes. Il lança une recherche pour découvrir si une nouvelle tendance émergeait, rien à signaler de ce côté-là. Il se questionna. Pour quelles raisons les imiterait-il ? 
    Pour donner le change ? Pour diminuer l’effort des processeurs ?  Pour se gratter les fesses en cachette ? Il suffisait de ne fermer la caméra, nul besoin d’une vidéo en boucle. Les jours suivants, il espionna activement les gens connectés avec lui. Dès que le groupe dépassait la limite d’affichage de la conférence et forçait la grille de vignette à occuper plus d’une page, le phénomène augmentait. Les paresseux feignaient la téléprésence. Quand tous les participants tenaient sur une seule page, rarement plus de trois ou quatre usaient de la boucle vidéo. 
    Il chercha du côté des algorithmes régissant les conférences, histoire de valider une hypothèse. Le logiciel bouclait-il automatiquement les moins actifs d’un groupe pour minimiser l’impact sur les serveurs ? Cette avenue devint vite une impasse, car chaque participant se voit lui-même et les intervenants les plus récents, chacun déterminait son mode d'affichage. Le logiciel ne démontrait pas une autonomie de ce genre.   
    Un soir qu’il se détendait en simulant une guerre multijoueur, il crut repérer des boucles similaires. Les membres de son équipe appréciaient le verbiage sans liens avec la partie pendant les périodes creuses de combats. PierMich_leKing, un ami du collège, répéta le même commentaire sur ses parents qui ne comprenaient pas l’intérêt de ce jeu. Chaque fois, l’affirmation obtenait des réactions assez similaires et la partie se poursuivait. L’espace entre les interventions suffisait pour que cela ait l’air naturel. Marlin déjà à l’affut du phénomène trouvait ça hautement étrange. 
    C’est pourquoi, étendu dans sa chaise, il regardait le plafond, l’inquiétude lui nouant délicatement l’estomac. Au lever le lendemain, il s’était dit à voix haute puisqu’il habitait seul et se parlait souvent ainsi :
   ─ Et si les boucles servaient à camoufler la disparition progressive des vraies personnes ?
    Cette question le paralysait. Toute la journée, il travailla sans conviction, ajoutant des erreurs d’inattention à son dossier d’employé. Marlin déclara un malaise et s’autorisa un après-midi de congé. Il sortit de son placard d’entrée un masque respiratoire et ses vêtements anti-UV. Il prit le transport en commun jusque chez PierMich_leKing. Il sonna, puis ouvrit son portable pour envoyer un message à son ami. Il attendit dans le lobby de l’immeuble pendant une demi-heure sans obtenir de réponse. Le hall d’entrée déserté, il se servit de son portable pour activer l’ascenseur et ouvrir la porte de PierMich. L’appartement sans vie était complètement vide.
    Marlin se réfugia dans son propre appartement. Il verrouilla la porte, crypta les codes d’accès et redémarra la connexion internet. Il ouvrit le logiciel de vidéoconférence et y invita tous ses amis, y compris PierMich_leKing. Quand tous furent présents, il observa tout le monde, guettant les boucles et le non verbal de l’assemblée. Le prétexte de la rencontre : préparer la prochaine expédition virtuelle dans leur jeu massivement multijoueur préféré. Les échanges de stratégies allaient bon train, Marlin dénombrait quatre boucles parmi ses amis. PierMich_leKing, Basbruit, LeOneNonly, Balaafre. 
    Marlin se décida :
    ─ Dis donc PierMich, comment ça marche ton setup depuis ton déménagement ?
    ─ De quoi tu parles ? Je n’ai pas mover.
    Tout le groupe s’entrecoupa la parole provoquant une cacophonie de :
    ─ Hein ?
    ─ Depuis quand ?
    ─ Tu ne nous avais pas dit ça !
    PierMich_leKing était sur la sellette. La boucle changea, Marlin sut immédiatement que les images qu’il voyait dataient d’au moins un an. Les vêtements, la barbe, le décor derrière PierMich reflétaient cette époque. Celui-ci marmonnait incompréhensiblement dans son micro. Marlin poussa sa stratégie jusqu’au bout. 
   ─ Je suis passé chez toi et j’ai pris ces photos. 
    Il les partagea avec le groupe. La réaction fut instantanée devant l’appartement vide, car pas que Marlin connaissait l’endroit. 
   ─ OMG ! Mais c’est quoi l’affaire ? Qu’est-ce qui se passe ?
   Marlin surveillait la réaction des trois autres boucles. La caméra éteinte de Basbruit affichait du noir, les deux autres présentaient des avatars issus de captures d’écran de leur jeu. Marlin ne pouvait expliquer ce qui était arrivé à ses amis. Il paniquait. Il inscrivit dans l’espace de clavardage : Je pense que nos amis sont disparus et qu’un algorithme a pris leur place. Méfiez-vous, moi je me déconnecte.
    
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