Erreur administrative ?

    Cette semaine, je vous propose une histoire inspirée par mon chat. C’est d’ailleurs une sorte de jeu dans ma famille. « Et si le chat était un extra-terrestre en mission d’observation sur la Terre ». 
*
   
    ─ Miraow, Miaoule.
    Je déteste mon administration, elle a encore commis une erreur. Ma conscience devait se télécharger dans le corps d’un humain. Au lieu de quoi, je suis prisonnier d’un chat. Double diplômé en histoire de la civilisation terrienne, j’ai réussi l’école d’intégration à la culture nord-américaine. J’ai gradué « magna cum laude » de l’Institut xénosociologique de Rangi. Vous comprenez, je sais imiter l’humain moyen de Montréal à perfection. Je maitrise le discours sur le Canadiens, la poutine, la météo, la souveraineté-association, les régions. 
    Pour une raison inconnue, j’ai atterri ici. Où l’on me gave de pâtée et de croquettes, brosse plusieurs fois par jour, diverti avec des ficelles et des bâtons à plumes. On me parle comme à un bébé.
    ─ C’est qui le beau chat à sa maman, il veut jouer…
    ─ Miriaole.
    ─ Chérie, je te jure, ce chat n’a pas appris à miauler convenablement. C’est la voix du mâle de la maison. Il est comme les autres, il me nourrit et prend soin de moi sans se douter que je suis un scientifique Rangien. Les jours s’écoulent doucement, j’attends patiemment que les autorités responsables du téléchargement s’aperçoivent de leur bévue. Je prends des notes, je conserve en mémoire les informations que je glane quand la télévision diffuse les nouvelles. 
    Je suis obligé de reconnaitre que mes maitres inoffensifs. Maitre, ce mot me fait mal. Leurs habitudes de vie ont un impact modéré sur leur planète. Ils ont conscience des injustices et de problèmes de la Terre. Ils posent même des gestes pour tenter d’être partie prenante de la solution. Je me demande ce que peut bien lambiner le service de téléchargement, je ne vais tout même pas devoir attendre le décès du chat pour avoir droit à un transfert. Un chat, ça peut vivre plusieurs années. Je ne me détends pas. Je dois poursuivre mes recherches. Ce ne sont pas des vacances. 
    Un soir où le père s’est endormi sur le divan, laissant ordinateur et souris accessible, je tente de laisser un message sur un site web dédié au chercheur Rangien. Les équipes scientifiques ont développé un code pour communiquer discrètement. Un serveur du jeu Minecraft héberge une partie où les joueurs discutent d’enjeux de la mission terrienne. Heureusement pour moi, mes humains possèdent une copie du jeu. Manipuler l’ordinateur est laborieux, il est conçu pour les mains. J’aboutis quand même au serveur. 
    Avec l’option de clavardage, j’explique à mon directeur de mission le problème qui m’empêche de remplir mes tâches. Avec surprise, il me félicite pour ma débrouillardise. Il m’informe du délai d’un an pour le transfert. « Ô misère ! Ô malheur ! », comme dirait Charlie Brown. Je sursaute quand j’entends derrière moi la voix rieuse de mon humain.
    ─ Je savais que t’étais pas un chat normal. T’es un extra-terrestre !
    Paniqué, je tape la souris qui vole au bout de son fil, je prends mes jambes à mon cou et je me réfugie sous le lit dans la chambre de l’adolescente. L’homme continue de rire tout seul. Quand sa femme le questionne, il répond que le chat essayait de jouer avec la souris de l’ordinateur. Je réalise qu’il blaguait. Je me calme. Je retourne lentement vers le salon, tout de même pratique le mode silencieux des félins. L’homme s’est levé, surement un appel au petit coin. Le portable sur la table du salon est ouvert sur le même programme. Heureusement pour moi, nos conversations cryptées par chiffres demeurent illisibles pour les humains. Je poursuis ma lecture en guettant le retour de l’homme. 
    Je demande s’il existe un moyen d’accélérer le transfert, je déprime dans ce corps de chat. Mon superviseur se demande si je pourrais remplacer l’homme de la maison sans me faire coincer. Je revise mes connaissances accumulées. Je demande si je ne pourrais plutôt prendre la place de l’ado. Un changement de comportement étonnerait et la jeunesse du sujet me donnerait plus de temps pour rattraper le retard de ma mission. 
    L’humain revient avant que je reçoive la réponse. Je me sauve sous le divan et ressors nonchalamment pour escalader mon arbre à chat. Roulé en boule, je boude sur mon sort. Les jours s’écoulent encore plus lentement, car une pandémie confine les humains vingt-quatre sur vingt-quatre à la maison. Je n’ai plus d’occasions de contacter mon organisation. 
    J’attends. 
    Longtemps.
    Un matin, je me réveille à cause des sensations inconnues qui me dérangent. Ça me frappe, ma conscience a quitté le chat. J’ouvre les yeux. Je ne reconnais pas l’appartement où je vivais. Confus, j’avance et me cogne sur une surface invisible. Je me tourne et en quelques mouvements je m’assomme un peu fort sur une autre surface invisible. Je vois pourtant des meubles, le son d’un téléviseur ouvert fait vibrer l’eau qui m’entoure… L’EAU ! Non ! Non ! Non !
   Je déteste vraiment mon administration qui multiplie les erreurs.
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